Vol en approche du Montcalm

Chez le parapentiste, les croyances ont parfois la vie dure : « le Montcalm c’est trop loin, trop isolé, inatteignable. Même décoller du sommet ne garantit pas qu’on rejoindra Auzat, tant la brise est forte dans cette vallée de Soulcem. Et il y a peu ou pas de terrains de posé intermédiaires ».

Voilà ce que ce que j’avais en tête, ce que j’avais entendu ou cru comprendre. Ah si : un pilote aurait survolé le massif du Montcalm – le point culminant de l’Ariège et premier 3 000 à l’est des Pyrénées –  il y a trois ou quatre ans, mais c’était un jour de canicule++, quand les plafonds approchaient les 6 000 m, et à ces hauteurs, avec le froid, il ne s’était pas attardé…

Tout cela pour dire que tutoyer le Montcalm n’était pas mon objectif, ce samedi 13 avril en décollant du Garbié, déco fétiche des Volrarems accessible à pied en 45 minutes au départ de la station de Goulier. En revanche, j’avais envie depuis longtemps de découvrir la vallée de Soulcem, de voir d’en haut cet étang mythique, niché au pied du Montcalm. Mais je n’osais pas.

Ce qui m’a poussé à sortir des sentiers battus cette fois-ci : il y a quelques semaines, Léa (Stellato) propose que l’on tente, à partir de l’Aspre, de basculer vers la crête à l’ouest, suivant ce cheminement qu’elle a dessiné en bleu clair pointillé.

Comme depuis Léa se consacre activement au vol acrobatique, je n’ai pas eu la patience de l’attendre, qu’elle veuille bien me pardonner…

Au fil de mes recherches documentaires, cette photo d’un vol rando d’Anthony (Carnets d’aventure) m’a scotché et bien fait rêver. Plusieurs Volarems ont d’ailleurs réagi en commentaire de son article. D’où avait-il pu décoller ? Eh bien de l’un des multiples ports du fond de la vallée, en étant prêt à grimper à pied jusqu’à 2 800 m.

Crédits Carnets d'aventure 2020 - Étang de Soulcem, vue plein nord

Mais une fois en vol, où se poser dans ces milieux sauvages ? En parapente, faire l’hydravion n’est pas une option viable. Et comment imaginer rentrer à Vicdessos sans se taper 10 ou 15 bornes à pied ? Je demande donc conseil à notre explorateur historique, le Sim (Michel Simonet), qui me rassure sur ce point. Il y a un terrain herbeux un peu en amont du pont de Gers, un bon km au nord du hameau de Marc, entre la route et le ruisseau.

Et surtout, d’après lui, avec plus de 2 500 m d’altitude, après la traversée de la vallée au-dessus de Marc et en s’appuyant sur les faces sud-est de Bassiès, il n’y aura pas de problème pour rentrer à Auzat.

 

Alors ce samedi, après avoir décollé du Garbié avec Bruno et Witold, je me retrouve – je passe sur cette première phase où Bruno a bien bataillé avec moi –  à l’Endron puis au pic de l’Aspre à un peu plus de 3 000 m. Le cirque des étangs Fourcat se déploie devant moi, et la crête à l’ouest (à gauche sur l’image), dominée par le Malcaras au sud, m’apparait traversable, par un petit col que j’estime à une altitude réaliste.

Comme je l’avais anticipé en consultant les prévisions météo, le vent d’Est me pousse et me facilite la tâche. 

Ce col est en réalité un petit défilé qui ouvre en majesté sur les étangs du Picot :

Crédits Avenir Fonsorbais

Petite frustration toutefois, pas d’étang de Soulcem en vue, il est en réalité bien à gauche, plus au sud, masqué par un éperon rocheux. Mais ces petits étangs d’altitude sont superbes et laissent deviner, un peu plus bas (à droite sur la photo) une crête sur laquelle m’appuyer.

Et je vais en effet bien me refaire sur cette crête des Laquels, jusqu’à planer à nouveau à 3 000 m.

La vue se dégage enfin sur l’étang de Soulcem et la rive d’en face, un massif imposant dont le sommet n’est pas clairement identifiable. Elle m’apparait proche, cette crête qui borde le massif et s’abaisse à droite. Tellement que je me dis « qu’à cela ne tienne, j’arriverai à la rejoindre avec un peu de gaz, dans tous les cas si je ne trouve rien, je transiterai vers Bassiès ».

Je sais que je me lance en terrain inconnu : je n’avais pas pris le temps d’étudier ce massif sur la carte. Mais si je zappe cette incursion, je vais le regretter par la suite – la vie est courte et de telles occasions sont rares.

Cette crête que je rejoins en longeant le barrage de Soulcem mène à la Pointe d’Argent, à gauche. À son approche le vario bippe, je vais m’appliquer à remonter mètre après mètre et survoler ce petit promontoire que forme la Pointe. C’est le moment clé du vol.

Le premier sommet que je vois ensuite est une rampe enneigée, assez quelconque en vérité (je comprendrai à la maison qu’il s’agit du Montcalm, et que le pic plus convaincant derrière était la Pique d’Estats, sur la frontière, vrai sommet du massif revendiqué par les Catalans). Le cheminement se dessine naturellement, c’est un arc de cercle qui suit le bord d’un petit cirque.

J’approche le Montcalm à 3 050 m, pas assez pour le survoler, il me manque au moins 50 m, ce sera pour plus tard. Ce cirque est froid, pas porteur, je dois bifurquer vers une jolie petite pointe au nord (la Pointe du Montcalm, 2 940 m). Une prochaine fois, j’essaierai de passer par la face sud du pic Madron.

Rassasié par cet afflux de nouveautés, des images et des souvenirs pas encore analysables plein la tête, je ne demande pas mon reste et file plein nord par-dessus le croisement des vallées, vers le versant sud-est de Bassiès. J’ai suffisamment de gaz pour ne pas m’inquiéter, je devrais rejoindre Auzat sans problème. Avec un peu de chance, je trouverai des ascendances sur ces faces, qui forment une muraille imposante sous le regard à gauche de la Pique Rouge de Bassiès.

Sur les premières pentes, je verse dans une dégueulante qui m’inquiète un court moment. Mais ce sont juste les prémisses d’un thermique large et généreux, qui m’ouvre à nouveau la possibilité-surprise d’un prolongement.

Désormais au-dessus de la Pique Rouge, je peux espérer rejoindre le Mont-Ceint, puis revenir à Vicdessos par la crête de Saleix.

Cette face sud de Bassiès, le survol de la Pique Rouge, la vue sur les étangs de Bassiès m’émeuvent davantage encore que ce Montcalm que je n’étais pas bien sûr d’avoir approché. Le terrain m’est un peu plus familier, bien que je n’aie pas emprunté cette voie, de la Pique jusqu’au Mont-Ceint, depuis au moins 5 ans.

Bientôt je verrai les pilotes et les voiles au Port de Lers, me demandant si eux me voient et devinent d’où je viens. Le Mont-Ceint sera énergétique, me propulsant à nouveau à plus de 3 000 m. Je pourrai même m’offrir le luxe de rentrer par le pic des Trois-Seigneurs, au nord, pour clore une jolie boucle qui coche tous les points clés de la zone.

Witold et Bruno ont géré la récupération de la voiture à la station de Goulier, merci à eux, qui m’ont évité d’avoir à me soucier de la logistique !

En définitive, ce vol malgré son aérologie généreuse m’a paru relativement confort – j’en ai connu des plus engagés. Ce qui m’a aidé surtout : savoir accepter l’inattendu, à chaque étape, tout en restant réfléchi et vigilant. Cette forme de relâchement est une ressource nouvelle que je compte bien cultiver encore.

L’ami Manu (Marquez) avait su déjà sortir des sentiers battus, et bien ouvert la voie vers le Montcalm un jour de 2016. On avait décollé ensemble, mais nos routes avaient divergé après l’Endron. Cet excellent connaisseur de la région avait basculé seul vers Soulcem et même taquiné la Pointe d’Argent, sous le Montcalm. J’ai retrouvé sa trace, un trajet vraiment audacieux avec une visite préalable de la vallée de Siguer jusqu’à l’étang Blaou.

J’aimerais beaucoup revivre ce genre de vols à plusieurs, et pouvoir explorer le fond des vallées de Soulcem, de Siguer ou d’Aston.

Le Garbié est un magnifique point de départ pour des vols de toutes envergures, où même le plus direct vers l’attéro offre des sensations hors du commun. Nous sommes peu nombreux à le connaître et le pratiquer, il mérite de l’être davantage encore.

Traces complètes : https://parapente.ffvl.fr/cfd/liste/vol/20357042 et https://parapente.ffvl.fr/cfd/liste/vol/20357313 (j’ai eu la chance de refaire un vol similaire le lendemain).

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Manu
il y a 1 année

Superbe récit Eric, merci d’avoir partagé ! Dommage que mes jambes ne me permettent plus trop de monter au Garbié… C’est vrai que c’est un super site, avec des possibiltés de partir dans plusieurs sens, de faire des ballades très variées.

Bruno Stinglhamber
il y a 1 année

Merci de nous avoir partagé cette belle aventure, elle donne à rêver, elle donne des ailes !
Trop beau ce récit !
Vu du ciel, cela doit être encore plus beau que de le faire à pied !
Bravo !!!